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Des soins de santé universels ne devraient pas signifier une attente universelle

Traduction française de l’article original publié en anglais. Lire le texte anglais.

OTTAWA — Récemment, ma femme s’est gravement blessée au pied pendant une randonnée. La douleur est devenue atroce et elle ne pouvait plus du tout prendre appui sur son pied; nous sommes donc allés à l’urgence.

La suite était douloureusement familière : des heures dans une salle d’attente, l’épuisement, aucun sommeil et aucune véritable idée du moment où elle serait vue. La nuit s’est prolongée jusqu’au matin.

Je me suis surpris à penser ce que j’ai pensé après pratiquement chaque visite à l’urgence de ma vie adulte : à moins d’être convaincu d’avoir absolument besoin d’y être, je préférerais éviter complètement l’hôpital.

Cela devrait nous alarmer.

Un système de santé manque à son devoir d’accessibilité lorsque des personnes retardent ou évitent de consulter parce qu’elles savent que cela peut vouloir dire passer huit, 12 ou même 17 heures, épuisées, mal à l’aise et dans l’incertitude, dans une salle d’attente d’hôpital.

Selon l’Institut canadien d’information sur la santé, le Canada a enregistré 16,1 millions de visites aux services d’urgence en 2024–2025. Par ailleurs, 1,2 million de visites, soit 7,7 %, se sont terminées par le départ des patients avant même qu’ils aient été vus et évalués par un médecin. Dans les grands hôpitaux urbains, un patient sur 10 a passé plus de 17,4 heures à l’urgence.

Le Canada peut faire mieux. Mais la réponse ne se résume pas à « embaucher plus de médecins ».

L’Association canadienne des médecins d’urgence désigne le « blocage de l’accès » comme la principale cause de l’engorgement des urgences : les patients admis demeurent à l’urgence parce qu’aucun lit d’hospitalisation ni service approprié pour la suite de leurs soins n’est disponible.

Le blocage se répercute en amont.

Un patient qui pourrait quitter l’hôpital sur le plan médical peut en être empêché parce que les soins à domicile, la réadaptation ou les soins de longue durée ne sont pas disponibles. Le lit reste occupé. Le patient suivant ne peut pas quitter l’urgence. Un autre demeure dans la salle d’attente.

Les soins d’urgence doivent donc être envisagés comme un système continu, et non comme un simple problème de salle d’attente.

Les patients les plus malades doivent toujours avoir la priorité. Mais « les plus malades d’abord » ne doit pas nécessairement vouloir dire « tous les autres attendent indéfiniment ».

Les hôpitaux devraient offrir des circuits de soins parallèles : la réanimation pour les urgences mettant la vie en danger, les soins aigus pour les cas complexes et des parcours de soins rapides pour les affections stables qui peuvent souvent être prises en charge relativement vite.

Les urgentologues eux-mêmes recommandent des approches comme les zones d’évaluation rapide et les circuits de prise en charge accélérée, les directives médicales et une dotation adaptée aux tendances d’arrivée des patients.

Lorsque cela est sûr sur le plan clinique, les examens devraient commencer dès le triage.

Prenons une personne qui arrive avec une possible fracture de la cheville. Pourquoi le processus doit-il toujours être le suivant : triage, des heures d’attente, médecin, ordonnance de radiographie, nouvelle attente, radiographie, nouvelle attente, médecin ?

Avec des directives médicales appropriées, certains patients pourraient passer les examens d’imagerie plus tôt afin que les résultats soient prêts au moment où le clinicien les voit.

Il faut ensuite moderniser l’attente elle-même.

Une fois qu’un professionnel qualifié a effectué le triage et déterminé qu’un patient est stable et ne nécessite pas d’observation continue, pourquoi ce patient doit-il occuper physiquement une chaise de salle d’attente pendant encore six, huit, 12 heures ou plus ?

Enregistrons son numéro de téléphone cellulaire. Envoyons-lui des mises à jour par texto. Laissons-le rentrer chez lui, se reposer, surélever un membre blessé ou simplement dormir. Avisons-le lorsque sa plage de prise en charge approche et exigeons qu’il revienne dans un délai déterminé.

Les patients qui ont besoin de surveillance resteraient sur place. Mais pour les autres, attendre des soins ne devrait pas signifier rester assis à l’hôpital pendant un nombre indéterminé d’heures simplement pour conserver sa place dans la file.

Si un commerce de smoothies peut m’envoyer un texto lorsque ma commande est prête, un hôpital moderne devrait certainement pouvoir dire à un patient médicalement stable quand il doit revenir dans l’établissement.

Ce n’est pas de la science-fiction. Une étude canadienne de 2026 portant sur un parcours numérique d’autotriage et de planification des consultations pour certains patients dont l’état était moins grave a constaté des temps d’attente et des séjours à l’urgence plus courts, moins de nouvelles visites et une satisfaction élevée des patients.

La technologie ne peut toutefois pas remettre sur pied un hôpital qui est constamment plein.

Le Canada a aussi besoin d’une capacité suffisante en soins aigus, d’une gestion des lits en temps réel, de la possibilité de donner congé aux patients de façon sécuritaire sept jours sur sept, ainsi que d’une capacité accrue en soins à domicile, en réadaptation, en soins de transition et en soins de longue durée.

Les soins à domicile, les soins de longue durée et la réadaptation contribuent tous à la capacité des services d’urgence, car lorsqu’ils ne sont pas disponibles, des patients restent dans des lits d’hôpital dont d’autres ont un besoin urgent.

Le Canada devrait également rendre les soins d’urgence plus fluides d’une province à l’autre. Vivre dans la région de la capitale nationale rend le problème particulièrement évident : Ottawa et Gatineau forment une seule région métropolitaine, mais les patients doivent naviguer entre deux systèmes de santé provinciaux.

Présenter une carte d’assurance maladie provinciale valide. Recevoir les soins d’urgence médicalement nécessaires n’importe où au Canada. Laisser les gouvernements régler la facture entre eux. Les renseignements médicaux essentiels devraient eux aussi suivre les patients.

Enfin, les gouvernements devraient publier des mesures de rendement normalisées, notamment le temps total passé à l’urgence, le délai entre l’admission et l’accès à un lit, les délais de transfert des patients transportés en ambulance et le pourcentage de patients qui partent avant de recevoir des soins.

Et publier le 90e centile, qui montre le temps d’attente ou de séjour de 90 % des patients, plutôt que seulement la moyenne.

Les Canadiens méritent de savoir ce qui se passe lorsque le système laisse tomber la personne qui se trouve vers la fin de la file.

Ces idées font partie d’un Plan canadien de modernisation des soins d’urgence plus vaste que j’ai élaboré. Il vise à améliorer le cheminement des patients, du triage jusqu’au congé, à moderniser l’attente, à réduire le blocage de l’accès et à rendre les soins plus fluides d’une province à l’autre.

Rien de tout cela n’exige d’abandonner l’universalité des soins de santé.

Nous pouvons soutenir l’universalité des soins de santé tout en refusant d’accepter les dysfonctionnements comme une caractéristique inhérente du système.

La technologie existe. La science des opérations existe. L’expertise clinique existe. De nombreux éléments de la solution sont déjà utilisés quelque part au Canada.

Les conséquences des retards ne sont pas simplement frustrantes. L’Association canadienne des médecins d’urgence avertit que l’engorgement est associé à des retards de diagnostic et de traitement ainsi qu’à une mortalité accrue.

Un système de santé ne devrait pas rendre les gens plus malades pendant qu’ils attendent de recevoir des soins. Il ne devrait pas non plus les amener à éviter de consulter parce qu’ils redoutent l’épreuve que représente l’accès aux soins.

Des soins de santé universels ne devraient pas signifier une attente universelle.

Ils devraient signifier un accès universel à des soins offerts en temps opportun, coordonnés, efficaces et humains.