Travail et technologie
L’IA peut accroître la productivité, mais nous donnera-t-elle plus de temps?
Traduction française de l’article original publié en anglais. Lire le texte anglais.
Lorsque la technologie nous permet de créer plus de valeur en moins de temps, qui devrait en profiter?
L’intelligence artificielle oblige aujourd’hui le Canada à se poser cette question.
Contrairement aux vagues d’automatisation précédentes, l’IA fait son entrée dans presque toutes les professions à la fois.
Elle aide déjà les avocats à rédiger des contrats, les ingénieurs à écrire du code et les analystes à interpréter des données en une fraction du temps qu’il fallait auparavant. L’IA s’intègre rapidement au travail quotidien.
Depuis des années, les économistes préviennent que la faible croissance de la productivité au Canada menace notre prospérité future. L’intelligence artificielle s’impose déjà comme l’une des avancées les plus importantes en matière de productivité depuis des générations. Mais la productivité, à elle seule, n’a jamais garanti une prospérité plus largement partagée; elle n’a fait que créer la possibilité d’améliorer la vie des gens.
Il y a un siècle, l’idée de la fin de semaine était largement jugée irréaliste. Ses détracteurs avertissaient que la réduction des heures de travail nuirait à la compétitivité et à la croissance économique. Pourtant, la fin de semaine, la journée de travail de huit heures et les vacances payées sont devenues des institutions durables, parce que les sociétés ont reconnu que la hausse de la productivité devait améliorer la vie au-delà du travail.
La productivité n’est pas une fin en soi. Elle porte la promesse que chaque génération devrait avoir la possibilité de vivre mieux que la précédente.
Pourtant, ce n’est pas la technologie elle-même qui déterminera qui en profitera le plus.
C’est nous.
Si l’IA permet à quelqu’un d’accomplir en une heure un travail qui en exigeait quatre, un employeur peut simplement s’attendre à une production quatre fois plus élevée.
À l’échelle de l’économie, cela soulève toutefois une question plus vaste. Chaque gain de productivité devrait-il se traduire par du travail supplémentaire? Ou une partie de ces gains devrait-elle, à terme, revenir aux Canadiens sous une autre forme?
Le progrès technologique portait une promesse implicite : à mesure que nous devenions plus productifs, nous gagnerions du temps. Pourtant, le courriel, les téléphones intelligents et les plateformes de collaboration ont souvent transformé l’efficacité en réponses plus rapides, en attentes plus élevées et en travail supplémentaire.
Ce décalage dépasse la question du travail. Il touche au genre de pays que nous voulons bâtir.
Le logement est moins abordable, les gens fondent une famille plus tard, les proches aidants sont débordés et l’épuisement professionnel est monnaie courante. Aucun de ces défis n’a une cause unique, mais, ensemble, ils révèlent une pénurie croissante d’une ressource essentielle : le temps.
Du temps pour élever des enfants, prendre soin de parents vieillissants, faire du bénévolat, saisir de nouvelles possibilités et simplement récupérer.
Nous avons surtout mesuré le progrès technologique au moyen de la production, des profits et du PIB. Ces indicateurs comptent, mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Peut-être devrions-nous mesurer le progrès technologique non seulement à la richesse qu’il crée, mais aussi au temps qu’il nous rend. C’est le dividende de temps : redonner aux Canadiens une part appréciable des gains de productivité sous forme de temps.
Le principe importe davantage que le mécanisme. L’idée dépasse toute politique particulière. Un dividende de temps ne prendra pas la même forme partout.
Selon le milieu de travail, il pourrait se traduire par une semaine de quatre jours, une plus grande souplesse, des congés supplémentaires, un allègement des tâches administratives ou une retraite progressive.
La semaine de travail de quatre jours sans réduction de salaire en est un exemple convaincant. À mesure que l’IA permet aux travailleurs d’accomplir beaucoup plus en moins de temps, les arguments en faveur du partage d’une partie de ces gains de productivité se renforcent. Le Canada devrait mettre ces modèles à l’essai au moyen de projets pilotes et s’appuyer sur les données probantes; des essais à grande échelle ont montré que de nombreux employeurs participants avaient choisi de poursuivre l’expérience après le projet pilote.
Il ne s’agit pas d’imposer un modèle unique, mais de reconnaître que l’IA a changé les termes du débat.
Chaque grande révolution de la productivité oblige la société à répondre à la même question : à quoi servent, en fin de compte, tous ces progrès?
Depuis plus de deux siècles, le progrès technologique se mesure principalement à ce qu’il nous permet de produire. L’intelligence artificielle nous invite à poser une autre question. Que devrait-elle nous permettre de devenir? Un pays plus productif? Certainement. Mais peut-être aussi un pays en meilleure santé, où les liens sont plus forts et qui est plus résilient.
L’IA pourrait devenir l’un des plus grands moteurs de productivité de l’histoire. Ce sont les choix que les gouvernements, les employeurs et les travailleurs feront ensemble qui détermineront si elle améliore aussi la qualité de vie. Tout comme les générations précédentes ont façonné l’avenir du travail, la nôtre le fera aussi.
Les personnes à qui nous devons la fin de semaine n’ont pas rejeté la productivité. Elles en ont redéfini la raison d’être.
Si la productivité porte la promesse que chaque génération devrait vivre mieux que la précédente, comment nous assurer que cette promesse sera tenue?
Peut-être la réponse ne consiste-t-elle pas simplement à produire davantage, mais à redistribuer une part appréciable de ces progrès sous la forme d’une chose de plus en plus précieuse.
Le temps.
Publié dans The Hill Times · 12 août 2026
Voir la publication originale en anglais (s’ouvre dans un nouvel onglet)